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Conversations · 01·7 min de lecture

Charlotte Perriand

Architecte et designer · 1903-1999

Une vie en trois temps — l'atelier Le Corbusier, l'exil au Japon, et l'altitude des Arcs. Lecture d'archive, sans interview. Charlotte Perriand a écrit sa propre histoire dans Une vie de création (1998) ; cet article relit cette trajectoire à la lumière des pièces que nous chinons aujourd'hui.

Charlotte Perriand devant un Tabouret Berger, archive
Charlotte Perriand devant un Tabouret Berger, archive

Préambule

Aucune phrase ici n'est une citation directe attribuée à Charlotte Perriand qui ne soit pas déjà publiée dans son livre Une vie de création (Odile Jacob, 1998) ou dans le catalogue d'exposition de la Fondation Louis Vuitton (2019). Tout le reste est lecture critique. Cet article reprend la trajectoire de Perriand parce qu'elle structure une part importante du marché vintage français : trois quarts des pièces que nous chinons proviennent du dialogue qu'elle a entretenu avec Le Corbusier, avec Jean Prouvé, et avec les ateliers japonais. Comprendre Perriand, c'est comprendre comment lire l'étiquette d'un meuble du XXᵉ siècle.

I. L'atelier Le Corbusier (1927-1937)

À vingt-quatre ans, Charlotte Perriand pousse la porte du 35, rue de Sèvres. Le Corbusier la reçoit, regarde le carton à dessins, lâche la phrase devenue célèbre : « ici on ne brode pas de coussins ». Trois mois plus tard, après que le Salon d'automne 1927 a montré son Bar sous le toit en aluminium, nickel et verre, l'architecte la rappelle. Elle entrera comme associée à l'atelier en charge de l'équipement de l'habitation. Elle y restera dix ans.

Cette décennie est celle des pièces qui circulent encore aujourd'hui sous les noms LC, alors que la signature collective Perriand-Jeanneret-Le Corbusier est documentée dans tous les carnets d'atelier. La chaise longue à réglage continu LC4, la fauteuil grand confort LC2, la basculante LC1 sont conçues à six mains. Les éditions Cassina ont rétabli depuis 1996 la triple paternité sur les étiquettes. Le geste de Charlotte Perriand y est lisible : refus du pied apparent, primat du tube cintré, recherche d'une assise qui suit le corps plutôt que d'un trône qui le contient.

L'atelier travaille aussi sur des projets non réalisés qui auront une postérité matérielle considérable. Les casiers standard, présentés à la villa Church en 1929, posent le principe d'un mobilier modulaire métallique que l'on retrouvera trente ans plus tard chez Strafor, USM, Galvanit. Charlotte Perriand n'a jamais revendiqué une filiation directe sur ces systèmes. Elle a en revanche tracé la grammaire : largeur unique, hauteur variable, accumulation horizontale, détachement du sol.

En 1937, elle quitte l'atelier de la rue de Sèvres. Le différend porte sur le tournant que prend Le Corbusier vers la commande publique italienne. Elle reste indépendante jusqu'à la guerre, ouvre un atelier propre, rejoint en 1938 le Front populaire pour des travaux d'aménagement de centres de loisirs.

Cette première décennie est aussi celle de l'amitié avec Jean Prouvé. Les deux se rencontrent en 1929 lors d'une exposition à l'UAM, l'Union des Artistes Modernes, dont Perriand est l'un des membres fondateurs aux côtés de Robert Mallet-Stevens, Hélène Henry et René Herbst. L'UAM tient un manifeste lapidaire — « pour l'art moderne dans la cité moderne » — qui pose les conditions d'une production en série de qualité, sans concession au pastiche. Cinquante ans plus tard, c'est cette ligne que les rééditions Cassina, Vitra ou Knoll continuent de suivre. La décennie d'après sera japonaise.

II. L'exil japonais (1940-1946)

En 1940, le Ministère du Commerce et de l'Industrie japonais l'invite comme conseillère pour la création industrielle, dans le cadre d'un programme d'occidentalisation contrôlée du design national. L'invitation lui sauve probablement la vie : son frère Eugène est arrêté la même année. Elle embarque depuis Marseille, atteint Tokyo en août.

Les six années japonaises — d'abord à Tokyo, puis à Hanoï pendant l'occupation française d'Indochine — réorientent profondément son travail. Elle observe l'économie de moyens, l'éloge du vide, le bambou utilisé en structure et non en décor. Le Tabouret Berger, dont la version éditée par Cassina depuis 1953 est la plus connue, est conçu pendant cette période à partir d'un modèle de tabouret de pêcheur observé dans les ports japonais. Trois pieds en bois, une assise paille évidée — la pièce tient debout par le dessin de la jonction, pas par la matière.

Elle expose en 1941 au grand magasin Takashimaya de Tokyo une sélection critique : meubles français des Trente Glorieuses, mobilier traditionnel japonais, prototypes en bambou. Le commissariat est explicite — il ne s'agit pas de transposer Paris à Tokyo, mais de reconnaître la rigueur partagée de deux traditions face au superflu. Cette position prendra trente ans à devenir audible en France.

À partir de 1942, l'occupation japonaise rend la situation intenable. Perriand part pour l'Indochine française avec son compagnon, Jacques Martin, et leur fille Pernette née en 1944. Elle reste à Hanoï jusqu'en 1946, travaille avec des artisans locaux sur des prototypes en rotin et en bambou que Cassina rééditera bien plus tard sous la série Tokyo. Elle revient en France à trente-trois ans avec des carnets entiers de relevés, et un certain rapport au temps long qui ne quittera plus son travail. Son architecture des années 1950 est plus calme, plus attentive à la lumière, plus japonaise dans la pondération des vides.

III. Les Arcs et après (1967-1999)

De retour en France à la fin des années 1940, Charlotte Perriand travaille comme architecte indépendante : appartements de la rue Las Cases, refuge tonneau pour les Alpes, bibliothèque pour la Maison du Mexique à la Cité internationale. C'est cette dernière, conçue avec Jean Prouvé, qui devient la Bibliothèque Nuage — modules d'aluminium plié peint en couleurs vives, étagères en bois, accroche métallique permettant de l'aimanter au mur ou de la diviser comme une cloison. Cassina rééditera la pièce, mais les exemplaires d'origine de la Maison du Mexique restent les plus recherchés en vente publique.

À partir de 1967, Charlotte Perriand consacre vingt ans à la station des Arcs en Savoie. Roger Godino, le promoteur, lui confie l'aménagement intérieur des trois sites — Arc 1600, Arc 1800, Arc 2000. C'est probablement le plus grand chantier de mobilier intégré jamais signé par une architecte au XXᵉ siècle français. Cuisines en inox, banquettes-couchettes, rangements toute hauteur, tables tripodes en pin massif — tout est dessiné pour la station, fabriqué en série, monté in situ. Les pièces dépareillées qui circulent sur le marché secondaire viennent presque toutes de la rénovation des appartements à partir des années 2000.

Aux Arcs, Perriand applique une règle qu'elle avait formulée trente ans plus tôt à Tokyo : la chambre d'hôtel doit être un « espace de chair » — minimal, démontable, respirable, mais où chaque centimètre carré est habité. Les studios de quinze mètres carrés des Arcs comptent souvent plus de fonctions empilées qu'un appartement parisien classique de cinquante mètres carrés. La banquette-lit avec rangement intégré, le coin cuisine déployable, l'éclairage dirigé par voisinage, l'absence de sol en moquette pour favoriser le départ rapide en piste : tout est calculé en temps d'usage et en gestes humains. Cette logique infusera vingt ans plus tard les bureaux Vitra de Wegner et les modules USM de Fritz Haller.

En 1985, à quatre-vingt-deux ans, elle signe le Salon de thé de l'Unesco à Paris. En 1998, elle publie Une vie de création — récit d'atelier qui reste l'une des sources les plus précises sur la fabrique du modernisme français. Elle meurt à Paris le 27 octobre 1999.

Lecture d'aujourd'hui

Quand nous chinons une Bibliothèque Nuage, un Tabouret Berger ou un fragment d'aménagement des Arcs, nous achetons trois choses indissociables : un objet, un dessin, une histoire de quatre-vingts ans. Le marché secondaire récompense aujourd'hui Charlotte Perriand au même niveau que Le Corbusier — les ventes Artcurial 2018 et Phillips 2022 ont consacré la parité tarifaire. Les amateurs lisent d'abord la pièce, puis l'archive. Cet article suit la même logique : remettre l'objet dans le geste, et le geste dans une vie.

Trois conseils de lecture pratique pour qui cherche aujourd'hui à acquérir une pièce attribuée à Charlotte Perriand. Premièrement, vérifier l'éditeur et la date — Cassina depuis 1996 pour les pièces canoniques, Steph Simon entre 1956 et 1974 pour les modèles antérieurs. Une pièce sans éditeur tracé n'est pas nécessairement fausse, mais elle vaut moitié moins en vente publique. Deuxièmement, regarder l'usure des points de jonction — les rivets de la Nuage, les jonctions à mortaise du Tabouret Berger, le pliage des LC1. Une jonction franchement abîmée signe un usage intense, donc une authenticité probable. Troisièmement, méfiance sur les rééditions chromées tardives — Cassina a beaucoup produit dans les années 2000, et les pièces de cette période valent moins que les premières rééditions des années 1990, plus rares et plus proches du modèle d'origine. Les pièces signées par Charlotte Perriand de son vivant — elle a paraphé certains modèles avant 1999 — atteignent un autre marché, celui des ventes de prestige.

Pour les pièces actuellement en stock, voir notre archive Charlotte Perriand. Pour la Bibliothèque Nuage et le Tabouret Berger, lire les fiches collection dédiées.

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Cet article est une lecture d'archive, pas une interview. Aucune citation n'a été inventée. Toutes les dates et faits sont sourcés via Une vie de création (1998) et la documentation de l'exposition Fondation Louis Vuitton 2019, listées en bas de page.

Sources

Pièces et collections évoquées