Les années 1970 italiennes n'ont pas été une décennie homogène. Trois courants la traversent en même temps : un fonctionnalisme industriel hérité des Castiglioni et de Magistretti, une recherche radicale portée par Superstudio et Archizoom, et une ligne plus expressive, plus plastique, chez Gaetano Pesce ou Gabriella Crespi. Les éditeurs (Cassina, B&B Italia, Kartell, Artemide, Flos, Arflex, Zanotta) font coexister prototypes, petites séries et grande diffusion. Sur le marché vintage, cela donne un terrain dense mais encore lisible, où les prix varient fortement selon l'éditeur et l'édition. Voici quinze portraits courts, centrés sur les pièces qui ont marqué la décennie.
Le contexte productif
Les années 1970 italiennes prolongent la décennie précédente, déjà marquée par la triennale de Milan et par l'émergence des grands éditeurs. La crise pétrolière de 1973 modifie la disponibilité du plastique injecté, qui a fait la fortune de Kartell et d'Artemide ; certaines productions sont arrêtées ou ralenties. Parallèlement, les groupes radicaux florentins (Superstudio, Archizoom, plus tard Memphis) remettent en cause le projet moderne et ouvrent la voie à un design narratif. Les pièces qui circulent aujourd'hui sont issues de ces deux mouvements simultanés, et il vaut mieux savoir les distinguer.
Quinze figures à connaître
Joe Colombo (1930-1971). Sa carrière est courte, mais son influence dure. On lui doit la desserte Boby (1970, aujourd'hui éditée par B-Line), le fauteuil Tube (Flexform, 1969-1970) et l'Universale chair (Kartell). Ses pièces modulaires sont pensées pour des intérieurs réduits.
Gae Aulenti (1927-2012). Architecte d'intérieur autant que designer, elle signe la lampe Pipistrello (Martinelli Luce, 1965, toujours produite dans les années 70), le mobilier Locus Solus (Poltronova), ainsi que des tables et des appliques pour Fontana Arte. Son vocabulaire est géométrique et joue sur les surfaces réfléchissantes.
Mario Bellini (né en 1935). Le Bambole (B&B Italia, 1972), un canapé sans armature apparente, sorte de sac de mousse habillé, lui vaut un Compasso d'Oro en 1979. Il dessine aussi la Cab chair (Cassina, 1977), dont le cuir est tendu et zippé sur une structure en acier.
Vico Magistretti (1920-2006). On retient le canapé Maralunga (Cassina, 1973) et la lampe Atollo (Oluce, 1977). Le Maralunga introduit un appui-tête articulé qui deviendra sa signature, et l'Atollo compte parmi les lampes les plus copiées du siècle.
Achille Castiglioni (1918-2002). Après avoir travaillé avec son frère Pier Giacomo dans la décennie précédente, il poursuit seul dans les années 70. La Parentesi (Flos, 1971, avec Pio Manzù) est une suspension à contrepoids qui coulisse sur un câble ; la Frisbi (Flos) date de 1978.
Gaetano Pesce (1939-2024). Sa série Up (B&B Italia, 1969, produite dans les années 70) se compose de fauteuils en mousse compressée, vendus aplatis sous vide. Il dessine aussi la Sit Down (Cassina, 1975). Sa sensibilité est organique et volontiers polémique ; la série Up a été lue comme une prise de position féministe.
Ettore Sottsass (1917-2007). Avant Memphis (1981), Sottsass est déjà une figure majeure : machine à écrire Valentine pour Olivetti (1969, vendue tout au long des années 70), céramiques pour Bitossi, mobilier pour Poltronova. Il annonce la rupture postmoderne.
Tobia Scarpa (né en 1935) et Afra Scarpa (1937-2011). Leur œuvre est commune. On leur doit le canapé Soriana (Cassina, 1969-1970, Compasso d'Oro), le fauteuil 925 (Cassina, 1965, encore produit dans les années 70), le canapé Bastiano, ainsi que des luminaires pour Flos.
Anna Castelli Ferrieri (1918-2006). Elle dessine les éléments modulaires Componibili (Kartell, 1967), très largement diffusés dans les années 70. Cofondatrice de Kartell avec Giulio Castelli, elle a ouvert la voie au plastique injecté dans la maison.
Gabriella Crespi (1922-2017). Elle travaille en indépendante, presque sans éditeur, avec le laiton, le bambou et le Lucite : tables Plurimi, Z bar table, Yang Yin. Sa production est confidentielle et ses prix, élevés, varient beaucoup d'une pièce à l'autre.
Cini Boeri (1924-2020). Le Serpentone (Arflex, 1971) est un canapé en mousse vendu au mètre, et le fauteuil Strips (Arflex, 1972) a reçu le Compasso d'Oro en 1979. Sa chaise Ghost, en verre courbé, éditée par Fiam, est plus tardive (1987).
Marco Zanuso (1916-2001). Avec Richard Sapper, il a signé dans la décennie précédente la radio TS502 et le téléphone Grillo ; dans les années 70, il travaille seul sur du mobilier de bureau et des sièges, avec des piétements géométriques et une mécanique laissée apparente.
Carlo Scarpa (1906-1978). Architecte avant tout, il a dessiné peu de mobilier, souvent intégré à ses chantiers (Banca Popolare di Verona, Fondation Querini Stampalia). Sa table Doge (1968) a été éditée à l'origine par Simon. Le fauteuil 925 de Cassina, souvent rattaché à son nom, est en réalité d'Afra et Tobia Scarpa (1965).
Enzo Mari (1932-2020). Théoricien autant que designer, il publie en 1974 Autoprogettazione, un recueil de plans de meubles que chacun peut construire. Ses pièces sont éditées par Danese (vases, calendriers Timor et Formosa) et par Driade. Il défend un design accessible, avec une position politique assumée.
Superstudio (1966-1978) et Archizoom (1966-1974). Ce sont des collectifs plutôt que des designers, mais la décennie ne se comprend pas sans eux. La table Quaderna (Superstudio, 1971, Zanotta) reprend leur quadrillage noir sur blanc, et la Mies chair (Archizoom, 1969) est éditée par Poltronova. Ces pièces critiques ont été pensées comme des manifestes.
Comment lire le marché
Le premier repère est l'éditeur d'origine. Une Maralunga Cassina des années 1970 ne se confond pas avec une réédition contemporaine, et les étiquettes Cassina (numéros de série, plaques métalliques) permettent de dater la pièce. Vient ensuite la matière : le plastique injecté des Componibili d'origine a une teinte mate, légèrement granuleuse, que les rééditions plus récentes en ABS lissent. Pour les pièces rares (Crespi, série Up originale de Pesce, Quaderna), la provenance doit être documentée par un catalogue d'éditeur, une photo d'époque ou une archive de galerie. Attention enfin aux signatures partagées : les Scarpa travaillent en couple, Castiglioni avec son frère puis avec Manzù, et une notice sérieuse doit refléter ces collaborations.
Ce que cela change pour l'acheteur
Les années 1970 italiennes restent la dernière décennie où design industriel grand public et recherche radicale coexistent dans une même scène. Cassina édite au même moment des Maralunga produites en grande série et des pièces presque expérimentales. Une pièce italienne des années 70 peut donc être un objet d'usage courant ou le témoin d'un débat critique, et les prix suivent : raisonnables pour les pièces grand public, très élevés pour les pièces radicales.
Les pièces radicales restent rares et sont documentées par les institutions (Triennale de Milan, Vitra Design Museum, MAXXI). Entre les deux, la Cab de Bellini, l'Atollo de Magistretti ou la Parentesi de Castiglioni forment l'essentiel de ce qu'on achète aujourd'hui pour meubler un intérieur.
Pour une première pièce, mieux vaut choisir un modèle dont l'attribution est documentée et dont l'éditeur est encore actif : un Componibili Kartell, une Maralunga Cassina, une Atollo Oluce. Les pièces radicales (Quaderna, Mies, Up originale) viennent ensuite, quand on connaît mieux le marché.
Quand une pièce italienne de cette décennie entre dans notre sélection, elle apparaît sur notre page consacrée aux années 1970 ; les pages Cassina et Kartell regroupent celles de ces deux éditeurs.
Par
LAPIERRE MARKET