Charlotte Perriand tient une place à part dans le mobilier moderne du XXe siècle. Longtemps restée dans l'ombre des figures de l'atelier de la rue de Sèvres, elle est aujourd'hui reconnue comme l'une des architectes d'intérieur les plus rigoureuses de sa génération. Son vocabulaire (bois brut, métal noir, lignes basses, éléments modulaires) a marqué une bonne part du mobilier français d'après-guerre, des refuges de montagne aux chambres d'étudiants. Sur le marché vintage, la disponibilité de ses pièces varie beaucoup d'une édition à l'autre. Ce qui suit est un repère, pas un argus : les pièces qui comptent, leurs fabricants historiques et ce qu'il faut examiner avant un achat.
Repères biographiques
Charlotte Perriand naît à Paris en 1903. Diplômée de l'École de l'Union centrale des arts décoratifs en 1925, elle se fait remarquer en 1927 avec son Bar sous le toit, présenté au Salon d'automne : un intérieur en aluminium et en chrome qui rompt avec l'ornement Art déco alors dominant. Le Corbusier l'engage dans son atelier la même année. De 1927 à 1937, elle travaille avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret sur l'équipement de l'habitation, d'où sortent les modèles aujourd'hui désignés LC1, LC2, LC3, LC4 et LC7. Ces sièges sont signés des trois auteurs, et une notice qui omet Perriand est historiquement incomplète.
À partir de 1940, elle séjourne au Japon comme conseillère pour les arts industriels auprès du ministère du Commerce et de l'Industrie, une expérience qui marque durablement son rapport au bois, au vide et à la modularité. Elle rentre en France en 1946, après plusieurs années en Indochine. Les années 1950 et 1960 sont celles des grands chantiers : la station des Arcs, en Savoie, l'agence Air France de Londres, ou encore les aménagements de la Maison de la Tunisie et de la Maison du Brésil à la Cité internationale universitaire de Paris. Elle meurt en 1999.
Dix pièces de référence
Bibliothèque Nuage (Galerie Steph Simon, années 1950). Modulaire, en aluminium plié peint, avec plots en bois et cloisons amovibles. Les configurations d'origine éditées par Steph Simon entre 1956 et 1974 environ sont les plus recherchées. Cassina réédite des versions sous le nom Nuage depuis les années 2010 ; ce sont deux marchés à bien distinguer.
Tabouret Berger (Galerie Steph Simon, années 1950). Tripode en pin massif, assise tournée, très représentatif de son mobilier de montagne. On le retrouve dans plusieurs intérieurs des Arcs. Réédité par Cassina dans la collection Hommage à Charlotte Perriand.
Chaise longue Tokyo (Cassina). Version en bambou de la chaise longue, issue de ses recherches au Japon en 1940-1942. Les rééditions sont courantes ; les versions historiques en bambou sont rares.
Table en forme libre (années 1950). Plateau aux contours libres, piétement en bois, en plusieurs longueurs. Les exemplaires présentés comme d'origine Steph Simon doivent être examinés avec soin pour confirmer l'attribution.
LC2, LC3, LC4 (avec Le Corbusier et Pierre Jeanneret, 1928). Les fauteuils à structure tubulaire chromée et la chaise longue LC4 (B306 chez Thonet, qui l'édite dans les années 1930) sont édités exclusivement par Cassina depuis 1965. Une pièce sans marquage Cassina, ou Thonet pour les exemplaires anciens, demande une vérification rigoureuse.
Bibliothèque Tunisie (1952). Conçue pour la Maison de la Tunisie à la Cité internationale universitaire de Paris. Plots colorés, tablettes en bois et acier laqué. Les configurations d'origine sont rares.
Refuge Tonneau, éléments mobiliers (projet de 1938 avec Pierre Jeanneret). Le refuge n'a pas été produit en série à l'époque, mais des éléments dérivés (tabourets, banquettes) circulent.
Chaise Méribel (années 1950-1960). Assise paillée, structure en pin, issue des chantiers de montagne. Souvent confondue avec d'autres chaises savoyardes : la provenance est décisive.
Console Air France Londres (1957-1959). Bureaux et consoles réalisés pour l'agence Air France de Londres. Ces pièces relèvent davantage des musées que du marché résidentiel.
Fauteuil de la Maison du Brésil (1959). Cuir et bois, assise basse. Édité en petites séries.
Comment l'identifier sur le marché vintage
Trois distinctions organisent ce marché. La première sépare les éditions historiques de la Galerie Steph Simon (1956-1974 environ) des rééditions Cassina (depuis 1965 pour les LC, depuis les années 2000-2010 pour la collection Hommage). Les pièces Steph Simon portent rarement une estampille visible, ce qui rend les documents de provenance (factures, photographies d'époque, archives de galerie) déterminants. La deuxième concerne les LC : les LC2, LC3 et LC4 ne sont pas des pièces de Perriand seule, et une notice sérieuse mentionne les trois auteurs. La troisième tient aux matériaux. Le pin des pièces de montagne prend une patine grise sous la cire ; un blond uniforme suggère un traitement récent ou une réédition. Le chrome des LC anciennes de Thonet a une teinte légèrement chaude que les rééditions récentes ne reproduisent pas toujours.
Les marquages Cassina, numéro de série et signatures, sont un point de contrôle. Pour les pièces en bois éditées par BCB ou Sentou, les marquages sont rares ; on s'appuie alors sur les catalogues d'époque et sur la comparaison avec des pièces documentées.
Le marché aujourd'hui
La reconnaissance institutionnelle de Charlotte Perriand, avec la rétrospective de la Fondation Louis Vuitton en 2019 et les expositions du Centre Pompidou, a changé la façon dont on regarde son travail. Longtemps tenue pour une signature secondaire à côté de Le Corbusier, elle est désormais lue comme l'auteure d'une œuvre propre et cohérente, attentive aux usages, à la lumière, aux matériaux locaux et à la modularité. Pour un acheteur, cela invite à regarder au-delà de l'objet : le chantier d'origine, le commanditaire, la galerie qui l'a édité.
Ces expositions ont fait monter les prix des pièces les plus rares. À côté, on trouve des pièces de série, des éditions Cassina récentes et des objets plus modestes (luminaires, accessoires, dessins), plus accessibles et toujours rattachés à une signature documentée. Pour qui veut vivre avec une pièce de Perriand sans la traiter comme un placement, c'est de ce côté qu'il faut chercher.
Les pièces de Charlotte Perriand que nous proposons sont réunies sur sa page designer, et les éditions Cassina, quand nous en avons, sur la page Cassina.
Par
LAPIERRE MARKET
